LIslam, religion de lUnicité, proclame que Dieu est Un, que le Coran est Sa parole et que le prophète Muhammad
est Son messager. Dieu est
le Créateur, Il a créé lhomme, parmi les autres créatures et lui a confié une
mission sur terre, dêtre Son gérant. Tout en lui donnant un sens et une finalité à sa vie,
elle indique au musulman comment vivre sur terre parmi les autres créatures.
lhomme est responsable
devant Dieu de ses actes et comportements, il devra mener sa vie dans le respect des
autres créatures, dans la reconnaissance de leur diversité et en préservant
lharmonie entre elles. La différence des peuples et des nations, les spécificités
de cultures, le particularisme des coutumes a été voulu par Dieu.
La spiritualité islamique engage
l'homme à vivre dans l'harmonie en tenant compte de tous les éléments de son humanité.
Vivre sans oublier la mort, méditer sans négliger l'action de bien et de justice, se
savoir seul et vivre parmi les hommes, nourrir son esprit comme on nourrit son corps et
rester exigeant dans la recherche de l'équilibre.
Le djihâd intérieur
est nécessaire pour se maîtriser, apprendre à vivre avec autrui et préserver
lharmonie de la planète. Pour ce faire, des principes directeurs furent soulignés
dans le Coran et expliqués dans la Sunna du prophète, concernant toutes les
sphères de lactivité humaine.
Les orientations politiques et la dimension sociale en Islam, tiennent
compte à la fois de lindividu, de la famille et de la société, dans sa diversité. La vie politique en Islam affirme la
nécessité de la consultation (shûra) pour
gérer le pluralisme, en tenant compte des
autres sphères de la vie humaine, en affirmant les droits individuels aussi bien que
collectifs.
La vie économique
en Islam ne peut être conçue sans la référence à la morale musulmane et aux
principes de la justice sociale.
L'homme ou la femme en Islam sont
responsables devant Dieu de la manière dont ils gèrent ce qui leurs fut remis en
dépôt.
Le Coran et la Sunna offrent
des orientations qui présentent le champ des possibles de l'action humaine et précisent
un certain nombre de limites. Ainsi, nous trouvons élaborée, au travers de ces sources,
une conception musulmane du monde qui est, en somme, la manière dont les musulmans
expriment leurs rapports avec Dieu, la
nature, les autres communautés, et, dans le prolongement, dont ils les traduisent dans
les sciences, les techniques, les arts et l'ensemble de l'organisation sociale, politique
et économique. Plus qu'une religion, c'est ici une culture et, en l'occurrence, une
culture fondée sur un système de valeurs et nourrie par la morale. De ce fait, elle est en
opposition fondamentale avec les logiques scientiste, technicienne et économiste. Les
fondements de la civilisation islamique,
autour de la référence à l'unicité de Dieu (tawhîd), donnent la priorité absolue au
sens de la vie et à la finalité des actions humaines. Ils nourrissent aujourd'hui la spiritualité, le cur et les consciences
de millions de musulmans.
Les références du musulman sont donc le Coran et la Sunna du prophète Muhammad.
Pour lui, le Coran représente une parole dabsolu. Il traite de toutes les sphères
de lactivité humaine en en indiquant les principes directeurs. Ces principes sont
la référence des juristes qui ont la responsabilité, en tout lieu et à toute époque,
d'apporter des réponses en prise avec leur environnement sans trahir l'orientation
première. On distingue donc entre sharîa
(droit islamique), ou lensemble des règles générales stipulées par le Coran
et la Sunna, et le fiqh (jurisprudence) qui est le travail dadaptation que
les juristes opèrent par le biais de lijtihâd
ou activité de réflexion et de raisonnement. Les juristes doivent répondre aux
questions de leur temps en tenant compte des réalités sociales, économiques, politiques
de leur lieu de vie.
Dans le miroir de la nature et de son ordre, et dont tous les
éléments appartiennent à Dieu et retourneront à Lui, la meilleure des communautés est
celle qui respecte l'harmonie par son engagement pour le bien et sa lutte contre le mal.
SOMMAIRE
Introduction
Références
de l'Islam
Le Coran et la sunna
Dieu,
la création et les hommes
Le
Créateur et la gérance
La
permission originelle
Les droits
de Dieu, la responsabilité des hommes
Horizons de
l'Islam
Les
principes sociaux
L'individu
La
famille
L'organisation sociale
Qu'est-ce que la sharî'a ?
La situation de la femme
L'appel
au djihâd
Les orientations politiques
Le religieux et le politique
Shûra
ou démocratie ?
Les directives économiques
La référence morale
Principes généraux de l'économie en Islam
Valeurs et finalités:
Le chemin de la source
Dieu
La
spiritualité
La
morale
Le sens et la finalité.
Vers une guerre des civilisations ?
Attraction-répulsion
Les discours et les faits
Le regard occidental sur l'islam est forgé par une longue
histoire
La
religion des arabes
Croisade
et colonisation
Altérité
absolue
Religion
et civilisation
Le
profane et le sacré
Théocratie
laïque ?
Foi et
engagement
La question de la femme au miroir de la Révélation
Lire le coran
?
La
femme et la révélation
Les
femmes de médine
L'espace
familial
Le coran
vivant
REFERENCES DE LISLAM
Le Coran et la sunna
Le Coran est pour les musulmans la parole de Dieu révélée par
fragments au Prophète Muhammad ( ) par l'intermédiaire de l'ange Gabriel pendant les vingt-trois années de sa
mission. En ce sens donc, le Coran représente pour eux une parole d'absolu qui donne et
prend sens au-delà des événements et des contingences de l'histoire : et ce parce
qu'elle est, pour les fidèles de l'islam, le dernier message révélé aux hommes par
Dieu qui, auparavant, avait envoyé d'innombrables prophètes et messagers dont Noé,
Abraham, Moïse et Jésus.
Le texte coranique est, avant toute chose, un rappel aux hommes pour
qu'ils reviennent à la foi originelle en Dieu et qu'ils aient de fait le comportement
moral qui convient. Plus d'un tiers du Coran est constitué par l'expression du "tawhîd"
: la foi en l'unicité du Créateur qui n'engendre pas et n'a pas été engendré. On
trouve également évoquées les histoires des Prophètes dont la narration traduit le
fait de l'essence unique des messages et de leur continuité. Tous ces passages sont
propres à donner naissance à la spiritualité qui doit accompagner le croyant :
leur dimension absolue est en soi logique, et légitime.
De nombreux versets du Coran parlent de la création, de l'univers et
d'autres insistent sur les modes de relations que les hommes doivent entretenir entre eux
ou avec la nature. La Révélation traite en effet de toutes les sphères de l'activité
humaine : de l'ordre économique, du projet social, de la représentativité politique.
C'est cette spécificité qui, à première vue, fait problème, car si la parole de Dieu
est absolue, une et définitive, cela revient à dire que ce qui a été écrit et
recensé au VIIème siècle comme "parole de Dieu" est à
appliquer tel quel à toutes les époques ultérieures. L'islam serait donc, par essence, fondamentaliste
au sens où l'on comprend cette notion dans l'histoire du christianisme.
Pourtant, ni le Prophète ( ), ni ses compagnons, ni les premiers juristes ne l'ont entendu
ainsi. Le Coran est descendu par fragments et les versets révélés étaient le plus
souvent des réponses à des situations spécifiques auxquelles devait faire face la
communauté des fidèles autour du Prophète ( ). C'est une réponse relative à l'événement
historiquement daté : l'absolu révélé n'est pas dans la littéralité de la
formulation, mais dans le principe général qui se dégage de ladite réponse. C'est ce
qu'ont traduit les premiers juristes, après Abou Hanîfa et al-Shâfi'i, avec la notion
de "maqâsed al sharî'a" : les objectifs, les principes
d'orientation de la législation islamique.
Il s'agit là de la conceptualisation, après coup, de ce que Muhammad
( ) et ses compagnons
comprenaient et appliquaient naturellement. Quand 'Omar, alors qu'il avait succédé à
Abou Bakr à la tête de la communauté musulmane, décida, durant l'année dite de la
famine, de suspendre l'application de la peine de la main coupée aux voleurs, il suivait
très exactement le principe énoncé ci-dessus : maintenir l'application de cette peine
aurait signifié une trahison de l'objectif de la Révélation qui seule est absolue
(même si cela pouvait apparaître comme un manquement à la lettre du Coran)
Il se trouve dans le Coran à peu près 228 versets (sur 6 238) qui
traitent de la législation générale (droit constitutionnel, code civil et pénal,
relations internationales, ordre économique, etc.). Il est impossible, avec ce qui ne
représente que 3% du Coran, de répondre aux besoins d'une quelconque société - cette
insuffisance était apparue du temps même du Prophète ( ) - et les juristes ont très vite cherché à
dégager les principes généraux, et absolus, qui se cachaient derrière les réponses
spécifiques données aux habitants de la péninsule arabique au VIIème
siècle.
Le Coran offre donc des principes directeurs, des principes
d'orientation. Ces derniers sont, par essence, absolus puisque, pour le musulman,
ils proviennent du Créateur qui indique à l'homme la voie (la sharî'a) à suivre
pour respecter Ses injonctions. Ces principes sont la référence des juristes qui ont la
responsabilité, en tout lieu et à toute époque, d'apporter des réponses en prise avec
leur environnement sans trahir l'orientation première. Ainsi, il ne s'agit pas de refuser
l'évolution des sociétés, le changement des modes et des mentalités, ou les
diversités culturelles : bien au contraire, le musulman est mis en demeure de respecter
l'ordre divin (qui a voulu le temps, l'histoire et la diversité) :
"Dieu fait sortir le vivant du mort ; Il fait sortir le mort du
vivant. Il rend la vie à la terre quand elle est morte : ainsi vous fera-t-Il surgir de
nouveau.
Parmi Ses signes : Il vous a créés de poussière, puis vous voici des
hommes dispersés sur la terre.
Parmi Ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des épouses
afin que vous reposiez auprès d'elles, et Il a établi l'amour et la bonté entre vous.
Il y a vraiment là des signes pour un peuple qui réfléchit.
Parmi Ses signes : la création des cieux et de la terre ; la
diversité de vos langues et de vos couleurs. Il y a là vraiment des signes pour ceux qui
savent."
Coran 30/19-22
Les étapes de la création - des cieux, de la terre et des êtres
humains - et la diversité des idiomes et des couleurs sont autant de signes tant de la
Présence que de la volonté divines qu'il faut donc respecter. L'interpellation à
l'ensemble des êtres humains va dans le même sens :
"ô vous les gens ! Nous vous avons créés d'un homme et d'une
femme et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus pour que vous vous
entreconnaissiez..."
Coran 49/13
Ainsi l'homme, porteur de la foi, doit admettre, à l'instant même où
il s'occupe des affaires humaines, les données de l'évolution historique, de la
diversité cultuelle et culturelle. Faire face à ses responsabilités de croyant, c'est
appréhender l'horizon de cette complexité et, d'emblée, s'activer à chercher, pour son
époque et son pays, la meilleure façon d'établir une harmonie entre les principes
absolus et la vie quotidienne.
La Sunna du Prophète ( ), seconde source du droit islamique, permet de s'approcher des
objectifs de la Révélation. En effet, en analysant ce que Muhammad ( ) a pu dire en telle ou
telle circonstance, ou comment il a agi, ou encore ce qu'il a approuvé, nous sommes à
même de mieux comprendre le sens et la portée des injonctions divines. De la même
façon, les juristes se sont efforcés de dégager à partir des dires, des faits et des
décisions de Muhammad ( ), les principes qui devaient permettre aux musulmans de vivre avec leur temps
ou leur environnement tout en restant fidèles à son enseignement.
A première vue, la référence constante au Coran et au Prophète ( ) peut apparaître comme un
obstacle au changement, comme sa négation manifestée par la volonté de voir appliquée
aujourd'hui une législation vieille de quatorze siècles. Ce que nous venons de dire est
la démonstration que cette compréhension est bien réductrice et qu'elle ne correspond
ni à l'enseignement de Muhammad ( ) ni à l'attitude des ulémas (savants) de la première époque. La
détermination des principes généraux est un fait avéré dans les modalités de
lectures juridiques du Coran et des traditions et que confirment, s'il en était besoin,
l'exigence de "l'effort de réflexion personnelle" (ijtihâd) dans des
situations dont ne parlent ni le Coran ni la Sunna.
L'ijtihâd : entre
l'absolu des sources et la relativité de l'histoire
Quand il devait prononcer un jugement, le premier calife Abou Bakr
revenait d'abord au Coran en cherchant s'il s'y trouvait un texte applicable. S'il n'en
trouvait pas, il prenait en considération la vie du Prophète - selon son souvenir ou
celui de ses compagnons - pour y découvrir une situation semblable pour laquelle le
Prophète ( ) aurait
prononcé un jugement spécifique. Si, au terme de ces recherches, les deux sources
restaient muettes sur le cas en question, il réunissait pour consultation les
représentants du peuple et prenait avec eux une décision neuve, et rationnellement
autonome, mais respectueuse de l'esprit des deux sources.
Cette démarche par étapes avait reçu l'approbation de Muhammad ( ) lui-même quand il envoya
Mu'âdh ibn Jabal au Yémen pour qu'il y exerçat la fonction de juge. La veille de son
départ, le Prophète ( )
l'interpella : "Selon quoi jugeras-tu ? - Selon le livre de Dieu, répondit
Mu'âdh ; - Et si tu n'y trouves rien ? - Selon la tradition (Sunna) du Prophète de Dieu
; - Et si tu ne trouves rien ? - Alors je mettrai toute mon énergie à formuler mon
propre jugement. Sur quoi le Prophète ( ) conclut : "Louange à Dieu qui a guidé le messager du
Prophète vers ce qui est agréable au Prophète."
De fait, en matière législative, les choses sont claires. Le droit
islamique, dont on parle tant aujourd'hui, c'est d'abord l'ensemble des règles
générales stipulées par le Coran et la Sunna. Très vite, nous l'avons vu, elles ne
purent suffire à répondre aux questions de la vie quotidienne des musulmans. Il fallait
donc que ceux-ci développent une méthode et établissent les principes de la recherche
en matière de droit : qu'à l'exemple de Mu'âdh, ils mettent "toute leur énergie
à formuler leur propre jugement". Cette activité de réflexion est connue dans le
droit islamique sous le nom de ijtihâd, nom arabe dont le sens est littéralement
"mettre toute son énergie", "faire l'effort de". Il s'agit, pour le
juriste, en l'absence de textes de référence de s'atteler à formuler rationnellement
une réglementation en prise avec le lieu ou l'époque et qui ne trahisse pas
l'enseignement et l'esprit des deux sources fondamentales. Selon les lieux et les
époques, les réponses ont donc dû s'adapter au contexte : elles furent par la force des
choses diverses, plurielles mais toujours "islamiques" quand elles ne
contredisaient pas les principes généraux unanimement reconnus.
C'est dire la place du raisonnement, et avec lui de la relativité de
l'espace et du temps, dans le domaine de la réflexion juridique. Les juristes doivent
répondre aux questions de leur temps en tenant compte des réalités sociales,
économiques, politiques de leur lieu de vie. C'est ce que fit l'imâm al Shâfi'i
lorsqu'il modifia le contenu de sa jurisprudence (fiqh) après un voyage qui
l'avait mené de Bagdad au Caire. Quand on lui demanda le pourquoi de telles modifications
alors que l'islam est un ; il répondit que les réalités de Bagdad étaient différentes
de celles du Caire et que des lois valables là-bas ne l'étaient pas forcément ici. En
d'autres termes, il traduisait le fait que si la lettre du Coran et de la Sunna est une,
son application concrète est plurielle et suppose une adaptation.
Ce travail d'adaptation qui est le fait des juristes est connu sous le
nom de "fiqh" qui regroupe l'ensemble de la jurisprudence islamique :
tant pour ce qui a trait à l'aspect cultuel que pour les affaires sociales. Si les
règles codifiant le culte ne se modifient guère, il n'en va pas de même du traitement
des affaires sociales. Ici, les réalités fluctuent et le fiqh bien compris est
une réponse donnée à un moment donné de l'histoire par un juriste qui "a fait
l'effort" de formuler une législation islamique et dont on doit saluer le travail
mais non pas sanctifier les décisions ou les propositions. Cette confusion entre la sharî'a
et le fiqh est d'ailleurs l'un des problèmes majeurs des musulmans aujourd'hui :
ceux-ci, trop souvent, soit confondent l'esprit des injonctions coraniques avec le sens
que tel juriste leur a donné aux premiers temps de l'islam, soit éprouvent une grande
peine à penser une législation puisant toujours dans les sources fondamentales mais en
prise réelle avec notre époque.
On le voit de façon explicite, dès l'origine, et jusqu'à
aujourd'hui, l'islam a toujours exigé de ses fidèles de penser concrètement,
rationnellement, leur rapport au monde et à la société. De nombreux orientalistes ont
relevé que l'une des spécificités de l'islam était la priorité donnée, dès
l'origine, à la réflexion juridique plutôt qu'aux considérations théologiques parce
que, dans son essence, l'islam mariait la sphère privée et la sphère publique et que la
recherche de réponses concrètes s'imposait. Ce mariage révèle une conception
particulière de l'homme et du monde.
Nous avons essayé de montrer que rien ne s'oppose en islam au fait
d'appréhender le changement et d'accepter le progrès, mais il nous reste encore à
mettre en évidence les spécificités de la conception islamique de l'être humain et de
l'univers. Il s'agira en fait d'analyser quelques-uns des principes généraux et absolus
dont nous parlions plus haut afin de mesurer en quoi ils peuvent traduire une certaine
idée de la modernité qui ne serait toutefois pas assimilée à son actualisation
occidentale.
Dieu, la création et les hommes
1. Le Créateur et la gérance
Le dogme de l'islam, c'est l'existence de Dieu, Unique et Créateur. Le
principe qui en découle est que l'univers entier appartient à Dieu qui en est, par
essence, le propriétaire. On trouve souvent répétée dans le Coran la formule :
"Ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre appartient
à Dieu..."
Coran 2/284
C'est bien cette idée qui est traduite dans ces versets qui associent
la propriété divine des cieux et de la terre, la dimension sacrée des êtres et des
éléments de la création et, enfin, le rappel de la destinée des hommes :
"Ne vois-tu pas que ce qui se trouve dans les cieux et sur la
terre et les oiseaux qui étendent leurs ailes célèbrent les louanges de Dieu ? Dieu
connaît la prière et la louange de chacun d'entre eux. Dieu sait parfaitement ce qu'ils
font.
La royauté des cieux et de la terre appartient à Dieu : le retour
final sera vers Dieu.
Ne vois-tu pas que Dieu pousse les nuages, puis qu'Il les amoncelle
pour en faire une masse ? Tu vois alors l'onde sortir de leur profondeur. Dieu fait
descendre du ciel de la grêle (provenant) des nuages (comparables) à des montagnes. Il
en frappe qui Il veut ; Il en préserve qui Il veut ; l'éclat de la foudre arrache
presque la vue.
Dieu fait alterner la nuit et le jour. Il y a en cela un enseignement
pour ceux qui sont doués de vue."
Coran 24/41-44
Ainsi, une fois rappelée cette dimension, le croyant perçoit que
l'ensemble de la création est sacrée et qu'il doit user des éléments avec respect et
reconnaissance. Il n'est, comme le dit le Coran, qu'un gérant qui devra rendre compte de
ses actes :
"C'est Lui qui a fait de vous ses gérants (lieutenants : khalâ
if) sur la terre. Il a élevé certains d'entre vous au-dessus des autres pour vous
éprouver en ce qu'Il vous a donné..."
Coran 6/165
Ainsi l'homme vit dans un univers dont tous les éléments sont des
signes dès lors qu'il se souvient de Dieu. Les éléments sont sacrés dès lors qu'est
convoquée la mémoire de la foi ; ils deviennent profanes par l'oubli et la négligence.
C'est dire combien est grande la responsabilité de l'homme qui, en sus du dépôt de la
foi, doit et devra rendre compte de sa gestion du monde. Tel est le sens de la parabole
coranique :
"Oui, nous avions proposé le dépôt de la foi aux cieux, à la
terre et aux montagnes. Ceux-ci ont refusé de s'en charger, ils en ont été effrayés.
Seul, l'homme s'en est chargé, mais il est injuste et plein d'ignorance." Coran
33/72
L'homme est libre, certes, mais d'une liberté qui a ses exigences, au
plein sens du mot.
2. La
permission originelle
L'univers entier est l'uvre de la volonté divine : dans
l'absolu, cette uvre est bonne et révèle le bien pour l'homme. La nature
l'accueille et le naturel l'oriente. C'est une règle fondamentale en islam que d'affirmer
la priorité de la permission - et donc de la liberté - dans notre rapport au monde et
aux hommes. Cette permission originelle (al-ibâha al-asliya) doit se
traduire par une compréhension particulière de notre être au monde : la liberté et
l'innocence sont les états premiers de l'homme dans un monde ouvert ; plus intimement,
dans un monde offert :
"C'est lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la
terre..."
Coran 2/29
"Ne voyez-vous pas que Dieu a mis à votre service ce qui est dans
les cieux et ce qui est sur la terre ? Il a répandu sur vous des bienfaits apparents et
cachés..." Coran 31/20
L'homme conçoit donc l'univers, dont il fait partie, comme un don et
ses éléments comme des bienfaits offerts à sa présence, témoins de sa
responsabilité. Le champ de l'interdit est bien restreint en comparaison de l'horizon des
possibles : c'est ce que nous confirme la lecture du Coran et ce qu'a rappelé Muhammad à
ses premiers compagnons :
"Ce que Dieu a rendu licite dans son Livre est certes licite ; ce
qu'il a rendu illicite est illicite et ce à propos de quoi il s'est tû c'est une bonté
de sa part : acceptez donc de Dieu sa bonté car Dieu ne peut avoir oublié une
chose" puis il récita le verset du Coran : "...Et Dieu n'est
pas de ceux qui oublient." (Coran 19/64)
et dans une autre tradition (hâdith) :
"Dieu a prescrit des devoirs, ne les négligez pas ; il a
institué des limites, ne les outrepassez pas ; il a prohibé certaines choses, ne les
transgressez pas. Il s'est tû au sujet de certaines choses, par bonté envers vous, non
par oubli, ne cherchez pas à les connaître."
Adam et Eve, tous deux responsables d'une désobéissance au seul
interdit exprimé par Dieu, seront pardonnés après leur acte et leur vie sur la terre
sera une épreuve qui prend sa source dans l'innocence et son sens dans la
responsabilité :
"Nous avons dit : "Ô Adam ! Habite avec ton épouse dans le
jardin ; mangez de ses fruits comme vous le voudrez ; mais ne vous approchez pas de cet
arbre, sinon vous seriez au nombre des injustes."
Le Démon les fit trébucher et il les chassa du lieu où ils se
trouvaient. Nous avons dit : "Descendez, et vous serez ennemis les uns des autres.
Vous trouverez sur la terre un lieu de séjour et de jouissance éphémère."
Adam reçut de son Seigneur des paroles ; puis Dieu accueillit son
repentir. Dieu est, en vérité, celui qui revient sans cesse vers le pécheur repentant ;
Il est Miséricordieux."
Coran 2/35-37
Dans ce lieu de séjour qu'est la terre, l'homme naît innocent et les
Révélations successives viennent lui indiquer la voie (la sharî'a, au sens
premier du terme) et spécifier des limites. Chacun, selon ses capacités, sera
responsable de leur respect et chacun devra rendre compte de ses actions :
"Dieu n'impose à chaque homme que ce qu'il peut porter..."
Coran 2/286
"...Nul ne portera le fardeau d'un autre..." Coran
17/15
Ainsi est la vie, et cette épreuve est le lot de tous les êtres
humains depuis l'aube des temps :
"(Il) a créé la mort et la vie pour vous éprouver et connaître
ainsi celui d'entre vous qui agit le mieux. Il est Tout-Puissant ; il est celui qui
pardonne."
Coran 67/2
Sur le plan juridique, il s'ensuit une règle imposée dans la
modalité de lecture du Coran et de la Sunna dès lors qu'il est stipulé que la
permission est première : tout ce qui n'est pas clairement interdit par Dieu est permis
de fait. L'interdiction agit autant comme une limitation que comme une orientation : par
l'imposition de limites, le Créateur révèle à l'homme la dimension du sens et
lui indique un horizon de valeurs dont le respect fondera son humanité, sa
dignité. Or, les interdits, à les considérer dans leur ensemble, sont en nombre
restreint : ce qu'il reste à l'homme de champ d'action et d'engagement est infiniment
étendu. En ce sens, Yusuf al Qardâhoui a bien raison de préciser que la permission
originelle ne recouvre pas seulement les éléments naturels, les viandes ou les boissons
mais également les actions, les habitudes et les coutumes diverses et donc les affaires
sociales dans leur ensemble. Tout est permis à l'exception de ce qui contredit une
prescription stipulée et reconnue. La dignité de l'homme tient dans sa capacité à
marier les deux attitudes : respecter les limites et relever le don de son humanité :
"Ce qui est licite est évident, comme est évident ce qui est
illicite. Entre le licite et l'illicite, il est des choses (ou actions) qui suscitent le
doute et que bien peu de gens connaissent. Celui qui se garde de ces choses (ou actions)
préserve par là même sa religion et son honneur. Celui qui tombe dans les choses (ou
actions) douteuses s'aventure en fait dans l'illicite. A l'exemple du berger dont les
bêtes pâturent autour d'un enclos dans lequel elles risquent à tout moment d'entrer.
Tout souverain possède un domaine réservé ; celui de Dieu est l'ensemble de ses
interdictions. - Il est dans le corps un morceau de chair qui, s'il est sain, rend tout le
corps sain ; mais s'il est corrompu, tout le corps se corrompt ; certes, il s'agit du
cur."
La conscience que l'univers est offert et que s'y dessinent les chemins
du don, de la permission et de la confiance, doit être première. Il est en l'homme une
nature qui est une bénédiction : elle lui permet d'atteindre une sérénité à la
source du pardon de Dieu et de Son amour. Alors, doit agir la conscience des limites et
ce, dans l'intime conviction de la responsabilité devant Dieu et non dans celle de la
primauté de sa culpabilité.
3. Les droits
de Dieu, la responsabilité des hommes
L'ensemble de la conception de l'homme qu'offre l'islam, de son rapport
à l'univers et à autrui tient dans les trois fondements que nous venons de présenter :
le principe de la propriété du Créateur, comme celui de la gérance, au sein duquel
vient s'inscrire l'idée de la permission originelle, sont les substrats de la religion
islamique. La "soumission", qui est la traduction littérale du mot
"islam", c'est, à l'instant même où s'exprime la foi, la reconnaissance de
cet ordre essentiel : se soumettre, c'est accepter la liberté en être humain
responsable devant le Créateur ; c'est faire siennes les limites :
"...Telles sont les limites (frontières, lois) de Dieu, n'en
approchez pas (ne les transgressez pas). C'est ainsi que Dieu explicite Ses signes aux
humains. Peut-être Le craindront-ils."
Coran 2/187
L'ordre de l'univers et la sacralité des éléments qu'il faut
respecter, les limites qu'il ne faut pas transgresser sont, dans l'intimité du fidèle, les
droits de Dieu sur l'ensemble de la création. En islam, cette intimité est marquée,
dès l'origine et au-delà de toute appartenance à une religion spécifique, par la
reconnaissance de la Transcendance. Qui fera le chemin vers l'origine trouvera en lui
cette aspiration naturelle (al fitra) vers Dieu :
"Et quand Nous prîmes des reins d'Adam sa descendance et Nous la
fîmes témoigner : "Ne suis-Je pas votre Seigneur ?", ils répondirent :
"Certes oui, nous en témoignons !" Et ce afin que vous ne disiez pas au Jour du
Jugement dernier : "Nous ne savions pas !""
Coran 7/172
Faire de sa vie et de sa liberté le témoignage quotidien de cette
reconnaissance est la responsabilité de l'homme : sa façon, par la mémoire et le
geste, de célébrer les louanges du Créateur de ce même chant que libère le battement
des ailes de l'oiseau, la succession des jours et des nuits ou la graine, quand elle se
fend en donnant la vie :
"Les sept cieux et la terre, et tout ce qui est en leur sein,
célèbrent les louanges de Dieu. Il n'est pas une chose sur la terre qui ne célèbre Ses
louanges mais vous ne comprenez pas leur chant. Dieu est certes doux et pardonneur."
Coran 17/44
"Dieu est le créateur de la graine et du noyau, il extrait le
vivant du mort et il extrait le mort du vivant. Tel est Dieu ; pourquoi vous
détournez-vous de Lui ?
Il fend le ciel à l'aube. Il a fait de la nuit un repos ; du soleil et
de la lune, une mesure du temps. - Voilà le décret du Puissant, de celui qui sait !
C'est Lui qui, pour vous, a établi les étoiles afin que vous vous
dirigiez d'après elles dans les ténèbres de la terre et de la mer. Nous exposons Nos
signes aux hommes qui savent.
C'est Lui qui vous a fait naître d'une personne unique - réceptacle
et dépôt - Nous exposons les Signes aux hommes qui comprennent."
Coran 6/95-98
Dire que Dieu a des droits, c'est dire que l'essence de l'homme est
d'être tout à la fois libre et responsable : clairement, il a la responsabilité - le
devoir - de rendre compte de sa liberté. Cette formulation, en apparence paradoxale,
traduit assez bien le sens de la vie humaine. Dieu a voulu l'ordre du monde tel qu'il est,
il a décidé la diversité des couleurs et des religions : c'est l'expression de son
droit. L'homme, libre, doit reconnaître cet ordre et respecter, en l'autre, le droit de
Dieu. On le voit, les perspectives sont inversées : il n'est pas ici de tolérance que
le croyant pourrait, par condescendance, avoir à l'endroit d'autrui. Le droit d'être est
donné à tous et le devoir de chacun devant Dieu est de le reconnaître. Se donner le
droit de tolérer, c'est transgresser une limite... c'est violer, dans l'intimité, le
droit du Créateur :
"...A chacune (des religions du livre) Nous avons donné une voie
et un enseignement. Si Dieu l'avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté
mais il en est ainsi afin de vous éprouver en ce qu'Il vous a donné. Rivalisez donc de
bonté. Vers Dieu se fera votre retour à tous et Il vous informera alors de ce sur quoi
vous étiez divisés." Coran 5/48
La différence des peuples et des nations, les spécificités de
cultures, le particularisme des coutumes a été voulu par Dieu. C'est une richesse, mais
c'est aussi une épreuve, tant il est difficile pour l'homme de concevoir et de vivre la
différence sous tous ces aspects. Elle est un fait, elle est un défi. Le Coran nous
indique ici que la meilleure façon de le relever, de faire face à cet aspect de la vie
terrestre, est de rivaliser de bonté... dans tous nos actes, au creux de toutes nos
pensées. Avec nos gestes, avec nos mots, avec notre cur. Il n'y a pas à
tolérer... il y a, en tout, devant tous, de tous les horizons et de toutes les couleurs,
à témoigner de l'exigence de vérité, de bien et de justice.
Horizons de l'Islam
La vie sociale, politique et économique va, on le conçoit aisément,
être directement influencée par les fondements que nous venons d'analyser. L'homme, qui
jouit d'une liberté réelle et fondamentale, devra garder en mémoire ces dimensions de
propriété, de droit et de responsabilité. Sa vie sera témoignage. C'est dans ce
"paysage de sens" que va se définir l'idée d'individu, que va prendre forme la
notion de "communauté" : d'elle vont naître les principes généraux du droit.
Et c'est une des spécificités de l'islam d'avoir enfanté une réflexion dont l'essence
est avant tout juridique : que ce soit sur le plan individuel et cultuel, sur le plan
social et politique ou sur le plan financier et économique. Le Droit, en ce qu'il est la
codification des responsabilités, des libertés et des principes de coexistence, est
premier.
Les juristes "des sources de la législation", à la suite de
la formulation produite par le savant Al-Châtibî dans son célèbre ouvrage "al
Mouafaqâte", ont déterminé cinq principes dont le respect va orienter toute la
réglementation religieuse et qui, a fortiori, va influer sur les perspectives sociales,
politiques et économiques : la religion (al dîn), la personne (al nafs),
la raison (al 'aql), la filiation (al nasl), les biens (al amouâl).
Il est possible de dire que toutes les obligations et toutes les interdictions religieuses
découlent du respect strict de ces principes fondamentaux. De fait, la législation des
différents domaines d'activité humaine devra s'efforcer de préserver cette orientation
essentielle : celle-ci doit agir comme la référence, comme une sorte de mémoire des
finalités, que les croyants ne peuvent négliger.
I/ Les
principes sociaux
S'il est un domaine où le respect fondamental des principes précités
exige une vigilance de tous les instants, c'est bien celui de la sphère sociale. A tous
les niveaux, aussi bien sur le plan strictement cultuel (al 'ibadâte, ce qui a
trait aux piliers de l'islam, au culte), que sur celui, plus large, de la vie quotidienne
; l'islam est porteur d'un enseignement entièrement dirigé vers la dimension
communautaire et sociale. Au point que l'on peut dire qu'il n'y a pas de pratique réelle
de la religion sans investissement personnel dans la communauté : la sérénité de notre
solitude devant le Créateur ne peut être que si elle est nourrie par notre relation
chaque jour renouvelée avec nos semblables. On comprend donc que s'il est une
responsabilité qui pèse sur chaque individu devant Dieu ; il existe, par extension, une
exigence déterminante adressée au groupe, à la société proprement dite : elle est le
lieu au sein duquel se décide le destin de chacun de ses membres et, de fait, il est
nécessaire que soient offertes à chacun les conditions optimales lui permettant de
répondre à ses aspirations spirituelles et morales. Ce n'est pas peu dire.
La dimension sociale est fondamentale, sans l'ombre d'un doute, et
c'est sur elle que reposent l'ensemble des références religieuses et culturelles :
organiser l'espace social, c'est se donner les moyens de vivre son identité pleinement,
sereinement. Toute réflexion sur un projet de société qui voudrait relever le défi de
la "vie moderne", en Occident ou en Orient, doit, sans médiation, s'articuler
autour de cet espace. A l'heure de la crise qui secoue aujourd'hui les Etats-Unis et
l'Europe, on sent, à l'ombre des indicateurs du chômage, de l'exclusion, de la violence
et de la xénophobie, qu'il devient urgent de repenser "le fait social". Et ce,
en amont des préoccupations politiques ou économiques. Les pays asiatiques ne faillent
pas non plus à cette règle, pas plus que les sociétés du Sud, toutes traditions
confondues, pour qui l'avenir s'annonce bien sombre si rien ne vient "perturber"
les dérives actuelles.
Il convient d'apporter des réponses concrètes et il ne suffira pas de
présenter un projet de société théorique fondé sur des conceptions générales et, de
surcroît, idéales pour inverser l'ordre des choses. S'en référer à l'islam, c'est
décrire un horizon de foi, de pensée, de culture et de civilisation... ce n'est pas
encore avoir élaboré les solutions. Si la formule "L'islam est la solution"
est un slogan unificateur, il n'est qu'un slogan vide de toute stratégie et de toute
planification. Oublier cela, c'est s'approcher d'un piège dans lequel plus d'un musulman
est tombé en considérant qu'il suffit de citer les sources pour traduire la dimension de
leur juste applicabilité en fonction du contexte actuel. L'histoire aurait dû nous
apprendre pourtant qu'il est en tout cas deux façons de trahir l'enseignement offert par
nos sources : tronquer le texte est la façon la plus courante... mais appliquer un texte
hors de son contexte, hors de son orientation (qasd), est une trahison bien plus
pernicieuse parce que, en apparence, tout porte à croire que l'on a respecté la lettre.
Les aménagements islamiques de vitrine sont dangereux... dans leur superficialité, ils
sont mensongers. Ce formalisme est l'un des pires ennemis de celui qui, en toute
sincérité, veut respecter les enseignements coraniques et traditionnels : il permet de
les appliquer comme l'on cite, sans grand effort de recherche, à peu de frais. Mais avec
tant de dégâts.
Nous aurons ici à nous prémunir contre ce penchant. Mais il convient
de ne pas tomber dans l'autre extrême qui consisterait à faire peu de cas des
références et à attendre des musulmans - à tout le moins de ceux qui désirent rester
fidèles aux orientations de la Révélation coranique - qu'ils traduisent un projet hors
de toute finalité prédéterminée, hors de toute dimension religieuse et culturelle.
Penser la modernité exige, somme toute, que nous présentions de façon claire quels sont
les impératifs et les priorités des grandes orientations de l'action sociale. Ce cadre
décrit, il nous sera possible de proposer des perpectives de recherche pour les
problèmes contemporains.
1. L'individu
Nous l'avons indiqué plus haut, l'homme est d'abord un être responsable.
Devant Dieu, mais également devant les êtres humains et parmi ses semblables. Construire
une société suppose que l'on ait, au préalable, déterminé une conception de
l'individu qui la constitue. En cela l'Islam, comme d'ailleurs toutes les spiritualités
et toutes les religions, a mis l'accent sur trois principes fondamentaux (qui sont autant
d'aspirations) : l'exigence de vérité et de transparence ; la dimension morale
(éthique) et la priorité des valeurs ; l'impératif du respect des hommes et des normes
d'équilibre. Chaque être humain doit chercher à vivre, à nourrir et à donner sens à
ce qui fait son humanité : savoir pour s'approcher du plus vrai ; donner force à ses
valeurs pour réaliser le bien ; écouter et participer pour mieux respecter. L'appel du
Prophète ( ) à
chercher la connaissance ("La recherche de la connaissance est une obligation pour
tout musulman et musulmane") ; l'exigence coranique à s'engager pour le bien
vis-à-vis de sa propre personne et de la société ("Vous commandez le bien et vous
interdisez le mal") ; et enfin l'ensemble des recommandations à la mesure et à la
douceur que l'on trouve dans le Coran et la Sunna ("Parlez-leur de la meilleure des
façons", "N'oubliez pas d'user de générosité - de bonté, de douceur - les
uns envers les autres") vont clairement dans ce sens. Impossible donc de penser une
société sans commencer par l'individu qui doit faire sien l'effort de réforme de son
être. Le verset est répété à l'envie :
"...Dieu ne change pas ce qui est en un peuple avant qu'ils ne
changent ce qui est en eux..."
Coran 13/11
Le passage du singulier du peuple au pluriel des individus qui le
constituent ne souffre aucune hésitation pour ce qui est de la portée de l'injonction.
La dimension sociale prend sens à la source de la conscience de chaque être, seul, fort
de l'effort de tous. Pour qui est porteur de la foi, cette compréhension se fait dans un
perpétuel souci d'équilibre :
"Recherche, dans ce que Dieu t'a donné comme biens, la demeure
dernière. Ne néglige pas ta part de la vie de ce monde. Sois bon comme Dieu est bon avec
toi. Ne recherche pas la corruption sur la terre. Dieu n'aime pas ceux qui sèment la
corruption."
Coran 28/77
Aussi faudra-t-il que la société permette à chacun de ne pas
négliger "(sa) part de la vie de ce monde". Les exigences se font écho : la
société doit se penser en fonction de l'individu et elle doit lui offrir la possibilité
de vivre pleinement les exigences de son humanité. En d'autres termes, elle doit lui
donner la possibilité de choisir, en connaissance de cause : il s'agira donc de ne
pas se tromper sur le fond... choisir dans l'ignorance et l'analphabétisme n'est pas
choisir, voler dans le dénuement et la misère n'est pas voler, respecter sous la
contrainte et la répression n'est pas respecter.
2. La famille
On le sait pour l'avoir vécu soi-même, chacun à sa façon ; on en
prend la mesure dans les situations de marginalisation ou de violence, et même s'il
paraît quelque peu "vieux jeu" d'en parler, de s'y référer ou d'en faire un
idéal... la famille reste pourtant la référence constitutive de chacun. L'époque
moderne se caractérise par la volonté d'indépendance, de liberté, d'individualisme :
il faut se faire seul, voler de ses propres ailes le plus vite possible et l'espace
familial prend des allures de prison. Pourtant, à écouter chaque mère, chaque père, on
demeure persuadé que ce que l'on veut de mieux pour ses enfants est bien un environnement
familial équilibré, ouvert, serein. La vie quotidienne rend les choses de plus en plus
difficiles certes, les couples se brisent, les déchirements se multiplient, les
déséquilibres augmentent : nul ne se réjouit de cet état de fait et c'est bien
l'amertume et l'inquiétude qui accompagnent la lecture des statistiques des divorces et
des familles mono-parentales. Sera-ce le tribut à payer à l'époque, à la
modernité ? Serait-on en face d'un processus irréversible contre lequel il est vain de
vouloir lutter ? Des réponses urgentes doivent être apportées à ces questions.
Urgentes, vraiment.
Les références islamiques s'opposent de la façon la plus claire au
processus dont nous venons de parler. Si la modernité est à ce prix, on comprendra que
tant le Coran que la Sunna affichent une fin de non recevoir à l'actualisation de cette
modernisation. Et si le monde entier était pris dans le tournoiement de cette mode
ayant honte, de se référer à la famille, alors le musulman, où qu'il soit, devrait
rappeler son importance, son sens et sa finalité. La famille fait l'être humain ;
demander à l'homme d'être sans famille, c'est demander à l'orphelin de donner
naissance à ses parents. Combien peuvent le faire ? Combien d'orphelins saignent de leur
manque ? - A-t-on seulement le droit d'offrir ce mensonge à nos enfants, et de rester
passif ? La référence musulmane exige de nous l'attitude exactement opposée.
L'Islam, quant à ses préoccupations, ne déroge pas au sens de cette
priorité. C'est une obligation pour toute société musulmane de tout mettre en
uvre pour préserver les structures qui permettent le respect de la vie de famille :
celles du travail, de l'éducation, de l'impôt et des allocations jusqu'à la cohérence
de la politique d'urbanisation dont on sait aujourd'hui quelle influence déterminante
elle peut avoir sur la vie privée des citadins.
L'orientation générale au sein de la famille est celle de la
complémentarité qui doit se vivre à partir d'un principe d'égalité. Le Prophète ( ) avait précisé :
"Certes, les femmes sont les surs des hommes" et tous deux ont les mêmes
devoirs et les mêmes droits devant Dieu et seront rétribués de la même façon :
"Dieu leur répondit : "Je ne laisse pas perdre l'action de
celui qui, parmi vous, homme ou femme, agit bien. Vous participez les uns des
autres..."
Coran 3/195
Dans cette égalité, chacun aura a rendre compte de sa conscience et
de sa vie. Mais c'est ensemble qu'il faudra construire le premier noyau social, la premier
foyer de sociabilité, la première structure normative. En cela, le mariage, la famille
sont d'essence affective : c'est l'amour, la tendresse, la paix qui donnent sens aux
choses :
"Parmi Ses signes : Il a créé pour vous, tirées de vous, des
épouses afin que vous trouviez la paix auprès d'elles, et Il a établi l'amour et la
bonté entre vous. Il y a là vraiment des signes pour un peuple qui réfléchit."
Coran 30/21
Entre l'homme et la femme, ce devrait être une relation de
concertation, de discussion, de participation mutuelle. Le Coran va jusqu'à indiquer que
le père et la mère doivent se concerter pour ce qui est de continuer ou non à allaiter
leur enfant :
"La mère n'a pas à subir de dommage, à cause de son enfant, ni
le père, à cause de son enfant. Les mêmes obligations incombent à l'héritier. Si,
d'un commun accord, les parents veulent sevrer leur enfant, aucune faute ne leur sera
reprochée..."
Coran 2/233
Si la concertation est exigée vis-à-vis d'une situation précise et
de relative importance, il apparaît que celle-ci est attendue de la façon la plus
concrète dans les affaires qui concernent le couple. Et si l'homme est le répondant de
la famille, en ce qu'il lui est demandé de répondre à ses besoins matériels, cela n'a
rien à voir avec la conception du "chef de famille" qui décide loin des siens,
pour les siens... et parfois contre eux. Nous dirons plus bas quelques mots sur ces
habitudes culturelles d'un certain nombre de pays à majorité musulmane qui font
attribuer à l'islam des attitudes qu'en fait il réprouve.
Le respect des enfants à l'endroit des parents se présente, à la
lecture des références musulmanes et des ulémas (savants), comme étant l'un des
fondements de la religion. Au point que la reconnaissance de la filiation a été comprise
comme la condition seconde de la véracité de la foi après l'adoration du Créateur. Le
verset coranique est clair :
"Ton Seigneur a décrété que vous n'adoriez que Lui. Il a
prescrit la bonté à l'égard de vos père et mère."
puis le verset recommande :
"Si l'un d'entre eux ou bien tous les deux ont atteint la
vieillesse près de toi, ne leur dis pas : "fi !", ne les repousse pas,
adresse-leur des paroles respectueuses.
Incline vers eux, avec bonté, l'aile de la tendresse et dis :
"Mon Seigneur, sois miséricordieux envers eux, comme ils l'ont été envers moi,
lorsqu'ils m'ont élevé quand j'étais enfant.""
Coran 17/23-24
Le Prophète ( ) n'eut de cesse de rappeler à ses compagnons l'importance de la famille, des
parents et de la reconnaissance qui leur est due. Le présent hadîth est bien connu des
musulmans :
"D'après Abû Hurayra, un homme vint trouver le Prophète ( ) et lui demanda :
"Ô messager de Dieu, qui mérite le plus - parmi les gens - que je sois pour lui un
bon compagnon ?" - Il répondit : "Ta mère." L'homme reprit : "Puis
qui ensuite ?" - Le Prophète répondit : "Ta mère." Il reprit : "Qui
ensuite ?" - Le Prophète répondit : "Ta mère." Il reprit encore :
"Puis qui ensuite ?" - Le Prophète répondit : "Ton père.""
La recommandation ici est explicite et il s'y ajoute la dimension
importante du respect dû à la mère dont le rôle est trois fois déterminant. L'espace
de ce "foyer" est à créer et la société doit offrir à chacun les moyens de
cette finalité.
On trouve, par ailleurs, dans la législation islamique d'autres
principes généraux qui ont trait à la famille : c'est par exemple le cas pour ce qui a
trait au mariage ou à l'héritage. Ici encore, ils sont à comprendre en rapport avec
l'ensemble de l'ordre social qui doit permettre leur respect dans la justice. Si l'une des
règles qui concernent la vie privée provoque une injustice à cause de l'ordre social
général (pauvreté, bidonville, etc.), les pouvoirs publics doivent prévoir les
aménagements qui conviennent : ce pourra être soit la suspension temporaire de la
règle, soit une compensation - financière ou autre - jusqu'à ce qu'une réforme sociale
ait rétabli les choses.
3.
L'organisation sociale : le principe de justice
Nous avons beaucoup insisté plus haut sur la responsabilité de
l'individu et il est un fait que l'organisation de la société repose sur le degré de
conscience des individus qui la composent. Nous l'avons dit, il convient ici de le
répéter, il n'est pas un élément du culte musulman, de la prière au pèlerinage à la
Mecque, qui ne mette l'accent - et la priorité - sur la dimension communautaire.
Pratiquer sa religion, c'est participer au projet social et ainsi, il ne peut y avoir de
conscience religieuse sans morale sociale. Rien n'est plus explicite dans l'enseignement
islamique. Dire cela, ce n'est pourtant pas encore avoir tout dit ; encore faudra-t-il
préciser les modalités de l'action sociale et la place de la référence et de
l'autorité.
Dans la conception musulmane de l'être humain, ce qui caractérise
l'homme est le fait de pouvoir choisir et, en cela, d'être responsable. Sur le plan
moral, la liberté humaine porte en elle le sens d'un certain nombre d'obligations. Toute
société, en aval, doit offrir à chacun la possibilité de répondre à l'exigence de
ces dernières. Ainsi, il apparaît clairement que les devoirs individuels devant Dieu
vont se traduire, sur le plan social, par autant de droits fondamentaux et intangibles.
Sans faire une analyse exhaustive de chacun de ces droits nous pouvons ici en relever sept
dont le respect est essentiel. Tout manquement à l'un ou l'autre de ces droits exige que
des mesures soient prises en vue de réformer la sphère sociale :
1. Le droit à la vie et au minimum vital : nous avons relevé plus
haut cinq principes autour desquels gravitent l'ensemble des obligations islamiques et il
est clair que la condition première à leur applicabilité est le respect de la vie.
Chaque être doit avoir droit, et ce dans n'importe quelle société, au minimum de
nourriture pour pouvoir vivre. Il s'agit bien de vivre et non pas seulement de survivre
: toutes les sources de l'islam appellent le musulman à vivre comme un musulman
pratiquant dans la dignité et le respect de soi et d'autrui. Une organisation sociale qui
n'offrirait pas à ses membres ce minimum porte atteinte à leur dignité d'êtres créés
ayant à rendre compte de leur personne devant le Créateur. Etre par essence responsable,
c'est avoir nécessairement les moyens de la responsabilité que l'on porte : à défaut,
c'est rendre "coupables" des innocents.
2. Le droit à la famille : nous en avons dit quelques mots
ci-dessus. Précisons que chacun a le droit de jouir d'une vie de famille et que, en ce
sens, la société, par l'intermédiaire des responsables politiques, doit offrir à tous
la possibilité de vivre en famille dans un environnement sain. Il est impératif pour
cela de penser des structures locales adéquates : vivre à huit dans une pièce, ce n'est
pas fonder un ménage, c'est aménager une prison, un étouffement... créer de futures
déchirures, des lendemains de solitude et de marginalisation.
3. Le droit au logement : l'expression de ce droit découle
directement de ce que nous venons de dire. Le logement est la condition première de la
vie de famille et l'islam insiste beaucoup sur la sacralité de l'espace privé. Une
société doit donner à chacun de ses membres un toit ; c'est une responsabilité qui lui
incombe au premier chef. Un homme sans demeure n'est pas un citoyen, c'est un exclu et une
victime : tous les discours n'y changeront rien. Déposséder l'homme des conditions de
son humanité et lui faire payer son errance est doublement injuste. Etre devant Dieu
exige d'être en soi, chez soi ; au sens propre comme au sens figuré.
4. Le droit à l'éducation : il faut beaucoup insister sur ce
point et, a fortiori, à notre époque. Pouvoir lire et écrire, trouver dans
l'instruction les voies de son identité et de sa dignité humaine est essentiel. Etre
musulman, c'est clairement "savoir" et, d'emblée, presque naturellement,
cheminer vers une plus grande connaissance. Le Coran est on ne peut plus explicite sur la
question : savoir, c'est s'approcher de la lecture des signes, c'est accéder à une plus
grande reconnaissance du Créateur :
"...Les savants sont, parmi Ses adorateurs, ceux qui Le craignent
le plus..."
Coran 35/28
C'est ce que le Prophète ( ) n'a cessé de confirmer : "La recherche du savoir est une
obligation pour tout musulman et toute musulmane." Il s'agit bien de toutes les
sciences et donc, au premier chef, l'impératif de l'éducation et de l'instruction de
base ne souffre pas de discussion. Le premier verset du Coran révélé est "Lis, au
nom de ton Seigneur qui a créé" et c'est bien là la spécificité de l'homme qui
va jusqu'à lui donner la précellence sur les anges dans le récit de la création. Une
société qui ne répond pas à ce droit perd le sens de ses priorités ; plus clairement,
une société qui produit de l'analphabétisme, de l'illettrisme - absolu ou fonctionnel -
bafoue la dignité de ses membres : elle est fondamentalement inhumaine.
5. Le droit au travail : l'homme doit pouvoir subvenir à ses
besoins. En ce sens, le travail, comme l'instruction, participe des droits inaliénables
de l'être social et chacun doit trouver sa place dans la société dans laquelle il vit.
Si, pour l'islam, l'homme est par l'action et le travail, il est clair qu'une société
qui l'empêche d'être dans le travail ne répond pas au contrat social élémentaire. On
connaît les propos du Prophète :
"Il vaut mieux à l'un d'entre vous qu'il prenne ses cordes, qu'il
aille à la montagne portant un fagot de bois sur son dos et qu'il le vende, plutôt que
de mendier auprès des gens qui lui donneront ou lui refuseront l'aumône."
Le travail est une recommandation religieuse qui dépasse le cadre
strict de la pratique cultuelle ; mais elle apparaît comme un devoir. C'est dire combien
la lutte contre tout type de chômage doit être une priorité politique. Elle est
impérative... elle est, au sens large, religieuse et humanitaire.
6. Le droit à la justice : la justice est le fondement de la vie
en société après qu'elle soit, pour l'islam, l'impératif majeur des modalités de
l'action : "Certes, Dieu vous commande la justice" lit-on dans le Coran. Ce
principe de justice s'applique à tous, riches ou pauvres, présidents ou citoyens,
musulmans ou non. Huit versets de la sourate "Les femmes" ont été
révélés pour innocenter un juif et faire porter la responsabilité de son acte à un
musulman. Le verset associant le témoignage de la foi à l'expression de la justice rend
le propos explicite :
"ô vous les porteurs de la foi ! Pratiquez avec constance la
justice en témoignage de fidélité envers Dieu, et même à votre propre détriment ou
au détriment de vos père et mère et de vos proches, qu'il s'agisse d'un riche ou d'un
pauvre, car Dieu a la priorité sur eux deux. Ne suivez pas les passions au détriment de
l'équité ; mais si vous louvoyez ou si vous vous détournez, sachez que Dieu est bien
informé de ce que vous faites."
Coran 4/135
L'organisation sociale doit impérativement garantir le respect des
droits de chacun et ce, par l'expression d'une double préoccupation : il s'agit, certes,
de faire en sorte que le pouvoir judiciaire applique les lois avec équité pour chacun
des membres du corps social, mais il importe également que la société tende à
répondre à l'ensemble des exigences d'organisation qui sont liées à la concrétisation
des droits que nous avons mentionnés précédemment. Penser la justice sociale, c'est
déterminer un projet, fixer des priorités, élaborer une dynamique qui, au nom des
références fondamentales, orientent l'action sociale, politique et économique.
Nous n'aurons aucune peine à considérer que la poursuite de cette
démarche de réforme sociale est fondamentale : elle participe des conditions de
l'intervention dans la sphère sociale et c'est bien cet enseignement que la Révélation
est venue manifester au moyen des étapes de son élaboration qui a duré vingt-trois
années. Toute réflexion sur la sharî'a doit prendre racine à la source de cette
temporalité sous peine de trahir ce qu'elle dit défendre.
7. Le droit à la solidarité : il n'est pas possible
d'appréhender l'univers religieux islamique sans, d'emblée, se retrouver en face
d'une conception qui place le devoir de solidarité au cur de l'expression vivante
de la foi. Etre devant Dieu, c'est être solidaire. Le troisième pilier de l'islam,
l'impôt social purificateur (zakât), se place très exactement au centre de l'axe
de la verticalité et de l'horizontalité de la pratique religieuse et sociale : devoir
devant Dieu, il répond au droit des être humains. Le Coran est clair quand il est
fait référence aux croyants sincères :
"Et dans leurs biens, il y avait un droit pour le mendiant et le
déshérité (une partie qui leur revenait de droit)."
Coran 51/19
L'injonction coranique résonne ici avec force :
"Vous n'atteindrez la plénitude de la pitié que lorsque vous
parviendrez à donner de ce que vous aimez..."
Coran 3/92
La responsabilité de chacun est de participer de façon active à la
vie sociale. En cela, l'obligation de verser le zakât n'est qu'un pan d'une
conception plus large de la solidarité sociale. L'engagement sur les plans personnel et
familial, qui semble aller de soi, doit s'accompagner d'une attention à l'égard des
voisins, de la vie de quartier, des préoccupations nationales et internationales. Certes,
l'islam a pensé un support institutionnel pour lutter contre la pauvreté (par
l'intermédiaire de la zakât), mais il paraît clair que la solution n'est pas
d'abord de nature structurelle : c'est une question de conscience et d'éthique. La force
de cette conscience de la fraternité et de la solidarité humaines est la source vivante
de la lutte contre l'injustice sociale, la pauvreté et la misère. Qui porte la foi porte
le devoir de cet engagement ; qui porte la foi sait le droit de le revendiquer.
Les sept droits susmentionnés ne couvrent pas l'ensemble des
éléments qui concernent la sphère individuelle et sociale, mais ils donnent une idée
suffisamment claire de ce que doivent être les orientations fondatrices d'une société
musulmane. A la source et au cur de la réflexion, on trouve, avec la reconnaissance
du Dieu créateur, des finalités qui toutes gravitent autour de la notion de justice.
Elle est essentielle, elle est première, et l'ensemble de l'activité humaine, dans les
étapes qui sont les siennes, doit maintenir cette détermination. Pour ce faire, il
convient d'analyser des situations et non pas d'appliquer des règles dans l'absolu : car
le contexte, somme toute, peut faire que la plus légitime ou la plus logique des lois
devienne injuste ou caduque et qu'elle trahisse ainsi dans les faits ce qu'elle devait
défendre dans l'esprit.
On aurait raison de relever, à la lecture des lignes précédentes,
que le tableau ainsi décrit est bien idéal mais que, malheureusement, rien de ce qui
concerne les hommes et leurs intentions n'est aussi merveilleux. On aura raison d'ajouter
que l'observation, à peine minutieuse, des sociétés musulmanes contemporaines contredit
de façon quasi systématique chacun des points mis en avant ici. On aura raison, en
effet, et il ne peut s'agir pour nous de nier que les orientations générales de l'islam
n'ont pas grand chose à voir avec le quotidien des musulmans en cette fin du vingtième
siècle. Il ne pourra s'agir non plus de déverser sur l'Occident une cargaison de
reproches ou d'insultes en rendant "l'ennemi" coupable de tous nos défauts. Ce
serait mentir. Mentir deux fois : en refusant de prendre la mesure de nos
responsabilités, d'une part, et en diabolisant dans la caricature et sans nuance un
"Occident" dont on ne sait pas très bien ce qu'il recouvre si ce n'est
"tous les maux de l'univers", et la responsabilité des nôtres surtout.
Penser l'idéal sans nous préoccuper de ce qu'est la réalité qui
nous entoure est dangereux, comme est dangereuse cette attitude d'un certain nombre de
musulmans qui pensent qu'il suffit de "revenir à l'islam" pour que, d'un coup
d'un seul, les choses soient réglées. Au vrai, le danger est double :
- D'une part, il tend à présenter les choses de façon
simplificatrice et grossière... on se persuadera que le problème de la pauvreté sera
résolu par l'imposition de la zakât, que l'économie sera assainie par
l'interdiction de l'intérêt (ribâ) et qu'enfin la société sera unie parce que
"les croyants sont frères". On se contentera alors de quelques discours
d'intention et l'on s'en remettra à Dieu pour le reste... Comme si "s'en remettre à
Dieu" signifiait un déficit d'intelligence et de compétence dans l'action ; comme
si la Révélation coranique avait confondu l'orientation et l'état, le lieu où nous
devons nous rendre et le lieu où nous sommes, le fondement actualisé du projet social et
l'expression bien intentionnée de sa forme. Il n'en est rien et la "tradition de
Dieu" (sunnat Allah) au travers de l'histoire de l'humanité nous montre que
les choses sont plus complexes que cela et que la réussite d'un projet humain est
garantie, à la lumière de la foi, à qui sait développer les caractéristiques de sa
nature humaine. En d'autres termes, s'approcher des recommandations divines, c'est
multiplier les qualités de son humanité, ce n'est pas s'en vider pour s'anéantir dans
un fatalisme qui mêle la mystique à la passivité. Quelles que soient nos bonnes
intentions.
- Le second danger est de nature sensiblement différente mais il est
non moins répandu : en effet, on peut lire sous la plume d'un certain nombre de ulémas
et d'intellectuels musulmans aujourd'hui des propos qui transforment la profondeur de
l'enseignement islamique, dans ses orientations et ses objectifs (maqâsed), en une
littérale application de règles appelées islamiques parce qu'elles se réfèrent
formellement au Coran et à la Sunna. Sans prendre le temps de considérer le
contexte, l'état de la société, les modalités d'application des lois et des règles,
on exige une application immédiate de certaines mesures qui, le plus souvent, sont des
mesures de contrainte comme si, pour être bon musulman aujourd'hui, il fallait être
moins libre. Ce formalisme a des conséquences proprement dramatiques car, à vouloir
plaquer un islam de façade sur les problèmes des sociétés contemporaines, on ne
remonte pas à la cause des fractures et l'on s'empêche ainsi de trouver des solutions.
La situation ne peut donc s'améliorer et à mesure qu'elle ira se détériorant, on
interviendra, de façon toujours plus coercitive, pour "appliquer l'islam". La
bonne intention, réelle ou supposée, se traduit en cauchemar au quotidien : rendre une
société plus musulmane, équivaudrait à interdire davantage, à censurer en permanence,
à réprimer, à emprisonner et à châtier sans relâche... Restera à se demander
comment un message qui, aux sources de la permission originelle, a tant fait confiance aux
hommes pour le traitement de leurs affaires, qui a tant misé sur leur responsabilité,
finit par devenir l'outil d'une suspicion généralisée à laquelle seul sied un régime
policier et totalitaire. Le formalisme ici tue l'essence du message qu'il dit défendre :
c'est bien cette trahison que l'on retrouve dans les propos des chefs d'Etat qui, de la
Libye à l'Irak ou aux pays du Golfe, nous disent vouloir appliquer la sharî'a
islamique et qui se dotent, pour se faire, de l'arsenal des lois les plus répressives
contre leur peuple. Généreux présidents, rois ou princes, ils confondent innocemment
le projet d'une réforme sociale, qui serait la réelle application de la sharî'a
aujourd'hui, avec l'application d'un code pénal dont, au pire, ils ne tireront que plus
de pouvoir. "Islamisation" de vitrine qui habille les dictateurs et dont
trop de peuples souffrent.
4.
Qu'est-ce que la sharî'a ?
La référence à la sharî'a fait l'effet d'un épouvantail
aujourd'hui en Occident. La voir appliquée, c'est commencer le décompte sordide des
châtiments corporels, des mains coupées aux flagellations, en passant par les coups de
fouet... c'est, de surcroît, la répression moraliste des hommes par laquelle ils
imposent aux femmes le "port du tchador" en même temps qu'elles se voient
considérées comme des mineures sur le plan légal. Nourrie par cette imagerie, la
référence à la sharî'a apparaît comme un enfermement obscurantiste, un
entêtement moyenâgeux et, sans l'ombre d'un doute, fanatique. Et rien, somme toute, des
exemples de l'Arabie Saoudite, de l'Iran ou autres, ne vient mettre à mal la portée de
telles conclusions. Partout où le discours convoque la notion de "sharî'a",
les acteurs semblent tourner le dos à la réalité contemporaine et refuser le progrès
et l'évolution en s'armant contre les périls de l'avenir.
Il ne faut pas manquer d'ajouter qu'un certain nombre de rois et de
présidents ne font rien pour faciliter la compréhension de cette notion. En mal de
légitimité islamique, on a vu appliquer dans le Soudan de Nemeiry et dans la Libye de
Kadhâfi, sur le modèle de la législation saoudienne, une sharî'a dont les
premières concrétisations étaient toutes de l'ordre de la répression et de la sphère
pénale. Ainsi, il apparaissait qu'appliquer la sharî'a islamique n'était rien
d'autre qu'ajouter l'interdiction à l'interdiction et réprimer de la façon la plus
exemplaire les transgresseurs. Le tout portant à croire que plus l'on diminue les
libertés, plus l'on augmente les peines et les châtiments, et plus l'on s'approche du
"modèle islamique". Tous les discours ne changeaient rien à l'expression de
cette réalité.
Il convient pourtant de prendre très au sérieux cette interpellation
sur une notion centrale de la pensée islamique et qui, aujourd'hui, souffre d'un
formidable malentendu, quand il ne s'agit pas d'une coupable trahison. Aborder la question
de la modernité suppose que nous ayons une idée précise de ce que recouvrent les
orientations des sources islamiques qui sont l'essence de ce qu'en droit musulman on
appelle la sharî'a.
Nous avons mis en évidence plus haut quelles sont les deux sources
fondamentales du droit islamique et quel est le rôle de l'ijtihâd dans la
formulation d'une législation en prise avec son époque. Il faut rappeler ici avec
insistance que la sharî'a n'est pas réductible à la seule sphère pénale et
que, a fortiori, cette réduction est de nature à mentir sur son essence.
"Al-Sharî'a" est un terme arabe qui veut dire
littéralement "le chemin", plus précisément, c'est le chemin qui mène à
la source. Dans le domaine de la réflexion juridique, on comprend par cette notion,
l'ensemble des prescriptions cultuelles et sociales (au sens large) tirées du Coran et de
la Sunna. Sur le plan du culte (ibadâte), lesdites prescriptions sont le plus
souvent précises et pour l'essentiel les règles de pratique sont codifiées et fixées.
Le domaine des "affaires sociales" (mu'âmalâte) est plus vaste et l'on
trouve dans les deux sources un certain nombre de principes et d'orientations que les
légistes (fuqahas) doivent respecter quand ils formulent les lois qui sont en
prise avec leur époque et leur région. C'est bien l'ijtihâd, troisième source
nominale du droit, qui va faire le lien entre l'absolu des références et la relativité
de l'histoire et des lieux. Nourri à la source, et par la source, le
juriste doit penser son époque avec la claire conscience du cheminement qui le sépare de
l'idéal des prescriptions générales et orientées. Il devra tenir compte de la
situation sociale spécifique afin de penser les étapes de sa réforme. Son pragmatisme
doit être permanent.
Ainsi donc seul est absolu ce qui est tiré du Coran et de la Sunna
dont nous avons déjà dit que cela recouvrait l'expression d'orientations générales.
Au-delà, la réflexion est soumise à la relativité de la pensée humaine et de la
rationalité. On pourra en deux lieux différents, à la même époque, produire deux
législations différentes sur une même question et qui, toutes deux, resteront
"islamiques" ; de la même façon, on pourra, dans une même région, à deux
époques successives, instaurer deux réglementations différentes par lesquelles
l'évolution socio-historique aura été prise en compte et qui, également, resteront
"islamiques". Le fiqh est la façon dont les juristes, à la lumière du
Coran et de la Sunna, ont pensé une législation qui soit en prise avec leur époque.
Leurs efforts, pour très respectables qu'ils soient, restent des tentatives humaines qui
ne peuvent convenir à toutes les étapes de l'histoire. De fait, chaque époque se doit
de produire sa "compréhension" et user de l'intelligence des savants qui y
vivent.
Relever cette confusion entre la sharî'a et le fiqh et
rappeler que si le Coran et la Sunna traduisent l'expression de finalités absolues, il ne
peut s'agir de sanctifier les décisions de tel ou tel juriste du VIIIème,
IXème ou Xème siècle ; relever cela,
disions-nous, n'est pas encore suffisant pour répondre à ce que peut recouvrir une
application de la sharî'a aujourd'hui. Nous avons dit un mot plus haut du
nécessaire pragmatisme des juristes musulmans et il est nécessaire d'être
particulièrement précis en la matière. Pour le musulman, prononcer l'attestation de foi
(Il n'est de dieu que Dieu et Muhammad est son envoyé), prier cinq fois par jour, donner
l'impôt social purificateur (zakât), jeûner pendant le mois de Ramadan et faire
le pèlerinage, c'est déjà appliquer la sharî'a. Au demeurant, il serait
plus exact de dire que vivre, manger, dormir et répondre à tous les besoins naturels qui
sont les siens, dans le rappel de la présence du Créateur, c'est déjà appliquer la
sharî'a. Il importe d'appréhender cette notion sous cet angle et ce n'est pas là
jouer sur les mots ou sur leur sens. L'homme porteur de la foi s'engage dans la
concrétisation de l'orientation, de la pratique et de la législation individuelle et
communautaire, privée et publique, dès lors qu'il donne à ses actions le sens de la
reconnaissance du Créateur : clairement, il est sur le chemin de la source.
Cette application, tant sur le plan personnel que sur le plan social,
fait l'objet d'une tension entre la visée idéale et la démarche de son actualisation au
quotidien. C'est le lot de chaque homme comme de l'humanité tout entière : la vie est ce
cheminement vers la proximité du mieux, dans l'amour du meilleur, avec la conscience de
l'insuffisance. La foi devrait être la conscience de cette humilité. Le Coran, par sa
révélation effectuée sur vingt-trois années, révèle l'essence de cette tension en ce
qu'il se présente comme une véritable pédagogie divine. Il a formé les hommes de la
péninsule arabique au rapprochement ; il les a initiés, d'une révélation à l'autre,
d'une étape à l'autre, à la meilleure des pratiques tant sur le plan individuel que sur
le plan communautaire. Engagés sur la voie, ils n'ont jamais trahi le sens de la sharî'a,
bien plutôt ils ont vécu son accomplissement, son parachèvement jusqu'au jour où cette
plénitude fut réalisée :
"...Aujourd'hui, J'ai rendu votre Religion parfaite ; J'ai
parachevé Ma grâce sur vous ; J'agrée l'islam comme étant votre religion..."
Coran 5/3
Ainsi, sur le plan individuel, chacun apprendra, au moyen de trois
révélations successives (sur une période d'environ neuf ans) que la consommation
d'alcool est interdite. De même, sur le plan communautaire, quatre révélations
viendront progressivement confirmer et renforcer l'interdiction de l'intérêt et de
l'usure (al ribâ) avant que le Prophète ( ) ne précise la portée impérative de cette prohibition
lors de son pèlerinage d'adieu. Les ulémas, spécialisés dans l'étude des sources de
la législation ('ilm usûl al fiqh), ont tiré de ce procédé pédagogique une
règle de première importance pour l'élaboration du projet social : elle consiste à
penser et à déterminer les étapes de son actualisation générale. Il convient donc de
fixer des priorités, de planifier les étapes qui permettront de créer un contexte dans
lequel l'application d'une règle resterait fidèle à l'objectif coranique (qasd).
A considérer l'état de nos sociétés aujourd'hui, prétendre
appliquer la sharî'a en commençant par l'instauration du code pénal, c'est faire
doublement fausse route : c'est commencer par la fin en ne tenant pas compte, d'abord,
d'un contexte social profondément nouveau et perturbé ; c'est, ensuite, au comble de
l'injustice, transformer les victimes les plus démunies en coupables. C'est, surtout,
trahir la portée du message coranique qui fait de la justice sociale la priorité de
toute activité législative. Ainsi donc, dès lors que nous avons reconnu que déjà nous
sommes engagés, dans la mesure de nos capacités individuelles et communautaires, dans
une actualisation de la sharî'a, il est nécessaire que nous nous fixions la
priorité d'une plus grande justice sociale : toute démarche, toute mesure, toute
réglementation, toute loi qui ira, en respect des sources, vers plus d'équité et vers
la défense des droits fondamentaux dont nous parlions plus haut est une application
concrète de la sharî'a. Impossible ici de se satisfaire d'un formalisme paresseux
qui, pour apaiser les consciences, n'en serait pas moins une violation de la Révélation.
L'application de la sharî'a, c'est aujourd'hui la priorité
donnée à l'actualisation d'un projet social fondé sur un principe de justice et de
participation communautaires. C'est s'engager sur les voies de l'alphabétisation, de la
formation, de la distribution des ressources, jusqu'à un meilleur aménagement du
territoire. La législation doit, tout à la fois, accompagner et encourager cette
dynamique et le pouvoir doit s'en porter garant à tous les échelons de la
représentation politique : très explicitement, il existe entre la dictature et
l'application de la sharî'a une contradiction dans les termes. On ne saurait mieux
dire... et espérer être entendu.
De fait la sharî'a s'applique dans l'immédiateté du quotidien
de chaque pratiquant, de façon plus ou moins complète, mais toujours en tension et en
recherche. Chacun à la mesure de ses capacités, dans l'espoir d'aller toujours plus loin
dans l'approfondissement de la spiritualité et de la pratique. Sur le plan social, la
prière en commun, la zakât sont déjà un engagement dans la voie et chaque pas
effectué vers une meilleure reconnaissance du droit des personnes est un pas de plus vers
la réalisation d'un modèle. On ne saurait donc commencer par la sanction quand tout, sur
le plan social, nous pousse à la transgression, au vol, au mensonge, à la délinquance.
Une telle intervention sur le champ social impose que nous considérions les choses en
amont, et en profondeur. La législation devient ici le support de la réforme sociale et,
dans le jeu de leur interaction, l'une s'appuie sur l'autre pour donner naissance à un
vrai changement. On pourrait penser, à cette étape de la réflexion, qu'il n'y a rien
là de spécifiquement islamique. Il reste, somme toute, que les orientations dont
nous avons déjà parlé demeurent la référence fondamentale et que, de fait, il ne
saurait y avoir de volonté de réforme sociale ou politique islamique sans la traduction
concrète de ses priorités. En d'autres termes, une action sociale, pour être islamique,
doit d'abord témoigner de son respect à l'éthique : elle ne se justifie jamais par son
formalisme.
5.
La situation de la femme
Sans doute est-ce dans ce domaine que la lutte contre le formalisme est
l'une des plus urgentes. La question de la situation de la femme dans la société
islamique est de première importance. Et ce, non pas parce que le sujet fait la une
des médias occidentaux, mais bien, d'abord, parce que l'état des sociétés musulmanes
aujourd'hui n'a pas grand chose à voir avec ce qu'un musulman peut espérer de la
fidélité aux sources coranique et prophétique. Devant Dieu et en conscience, les
musulmans ne peuvent se satisfaire de répéter ce que disent les textes en faisant fi des
réalités sociales quotidiennes : en parlant d'un idéal tout en s'aveuglant de sa
quotidienne trahison.
Le penchant que nous dénoncions plus haut et qui consiste, dès lors
que l'on prétend "appliquer la sharî'a", à commencer par les
sanctions, les peines et les restrictions de libertés trouve une éloquente illustration
en ce qui concerne les femmes, leur statut et leur rôle social. On mettra en avant
l'impératif du port du voile islamique, la limitation de la participation sociale des
femmes, la réforme législative qui codifiera les domaines du statut personnel, du
mariage, de l'héritage, etc. Ici encore, c'est l'apparence de "plus
d'islam" qui sera preuve de la qualité islamique de la procédure. Souvent
d'ailleurs, c'est en regard de la société occidentale permissive que la spécificité
islamique se justifie : si tant de libertés donnent le modèle occidental, les
restreindre revient à "prouver" que l'on produit bien l'idéal musulman. La
logique apparente nous aveugle sur la portée du sophisme : ce n'est pas le plus ou moins
de libertés, et moins encore le rapport à un Occident réel ou imaginé, qui témoigne
du caractère islamique d'un projet social et politique ; bien plutôt, c'est le degré de
fidélité aux principes de référence qui seul fait foi.
Il faut donc, ici aussi, analyser les choses en profondeur. Nous avons
dit plus haut que l'islam offrait à la femme, en plus de l'égalité absolue devant Dieu,
des droits inaliénables que toute société doit respecter. On se souviendra d'ailleurs
que la Révélation coranique va produire une réforme des mentalités progressive et
pousser les nouveaux musulmans à reconsidérer le statut de la femme dans la société.
De la même façon, au cours de ces vingt-trois années, il fut possible aux femmes de
comprendre de l'intérieur, par la maturation d'un horizon d'intimité et de
spiritualité, quels étaient leurs devoirs et leurs droits tant privés que sociaux. Ce
paramètre du temps, de l'évolution, de l'accomplissement est incontournable tant sur le
plan personnel que sur celui de la stratégie sociale : il s'agit de mettre en place un
processus à long terme qui tienne compte des réalités actuelles pour aller de l'avant
dans le respect des références musulmanes.
a) Le plan individuel : l'exemple du voile
Cette réflexion paraît évidente sur le plan du cheminement
personnel. Il existe encore trop de pères et de mères qui, ayant compris l'obligation
islamique du port du voile, imposent à leur enfant de s'en vêtir sans qu'elle n'en
comprenne le sens... il arrive même qu'elle ne pratique pas, qu'elle ne prie pas et que
son cur ne soit pas ouvert à la dimension intime de la foi. Elle respecte une
obligation qu'elle ne ressent pas - voire qu'elle refuse - mais les apparences sont sauves
: à qui la verra, de l'extérieur, elle apparaîtra comme une bonne
musulmane. Quelques parents s'obstineront à faire commencer la formation religieuse de
leur fille par ce qui devrait en être l'accomplissement (un accomplissement volontaire et
désiré) : ils oublient en cela que l'imposition du voile date de la quinzième année de
la révélation : quinze ans qui furent, pour les premières musulmanes, autant d'années
de connaissance, d'approfondissement et, surtout, d'intense vie spirituelle. Nous
retrouvons ici très exactement le problème que nous mentionnions dans les cas d'une
application de la sharî'a de pure "vitrine" : offrir aux femmes
l'horizon du message intérieur de l'islam en commençant par imposer le voile, c'est
commettre la même réduction que celle qui consiste à appliquer immédiatement un
arsenal de sanctions sur le plan social sans avoir entrepris de réformes profondes.
C'est, proprement, un acte d'ignorance parfois, mais surtout de paresse intellectuelle et
de démission. Répéter à l'envie que l'islam affirme qu'il n'est "pas de
contrainte en religion" ne changera rien à la réalité de la pression, et de l'oppression,
que subissent un certain nombre de femmes musulmanes aujourd'hui. On reprochera par
ailleurs à celles qui ont manifesté un refus de se soumettre d'avoir opté pour le
mauvais "choix" ; trop souvent pourtant on ne leur a pas présenté les termes
d'un réel choix de conscience : pour certaines femmes, il s'agissait soit d'obéir
aveuglément dans la discrimination, soit de se révolter dans la transgression. On se
trompe de coupable. Le verset :
"Pas de contrainte en religion..." Coran 2/256
rayonne dans un espace éminemment exigeant et l'on aurait tort de
faire l'économie des conditions de formation qu'il suppose. Car enfin offrir le choix à
un être humain, c'est lui avoir donné, au préalable, la formation et la connaissance
suffisantes pour se déterminer en connaissance de cause. La responsabilité des parents,
des éducateurs ou des formateurs consiste à donner à leurs enfants ou à leurs élèves
la connaissance et les moyens de faire leur choix en êtres responsables. L'éducation
religieuse ne déroge pas à cette règle, et encore moins l'éducation des filles : elles
ont le droit fondamental de savoir et c'est de là que naît la responsabilité
personnelle devant Dieu et la société. Cette responsabilité, enfin, n'a de sens que si
la femme dispose d'une réelle liberté de se déterminer et de choisir.
Ce que nous venons de dire pour le voile est une belle illustration
d'un dysfonctionnement encore trop fréquent dans les sociétés islamiques. L'exemple du
voile est très parlant, mais l'on retrouverait ce même penchant au formalisme dans un
grand nombre de domaines : en faisant l'économie de réformer les choses en profondeur,
on s'en tient à ce qui est, en vérité, un vernis islamique, quand il ne s'agit
pas de bricolage social, où l'on mêle allègrement la restriction, l'enfermement
et l'habitude culturelle : ces situations sont légion dans l'ensemble des pays
arabo-musulmans, dans certaines régions asiatiques et jusque dans les quartiers d'Europe
ou des États-Unis. On fera le constat d'un urgent besoin d'éducation et de formation non
seulement des filles et des femmes, mais également des pères et de tous les hommes : le
pire ennemi des droits de la femme n'est pas l'islam ; c'est l'ignorance,
l'analphabétisme auxquels on ajoutera le rôle déterminant des préjugés traditionnels.
b) La dimension sociale
Etre persuadé, à la lumière du Coran et de la Sunna, que l'islam
reconnaît et défend les droits fondamentaux de la femme ; rappeler avec conviction
l'égalité devant Dieu et la complémentarité sociale inscrite - pour l'homme comme pour
la femme - dans la priorité familiale ; appeler à une reconnaissance de l'identité
musulmane comme source d'un projet social offrant à la femme un espace de vie qui lui
rende enfin tous les droits que l'islam lui a octroyés et que les sociétés actuelles
bafouent quotidiennement... c'est accepter de porter un regard très critique sur la
situation contemporaine et s'engager à changer les choses de façon conséquente et sur
le long terme. Cette patience dans l'action, qui est la très exacte définition du mot
arabe "sabr", doit s'armer de cette conviction qu'il est plus juste de
s'approcher lentement d'un modèle que d'en maquiller précipitamment la forme.
Faire référence à l'islam aujourd'hui sur le plan de l'identité
sociale, c'est très clairement appeler à une libération de la femme dans et par
l'islam. Certes, ce ne sera pas le modèle de libération qui a eu cours en Occident (et
ce en fonction de son histoire spécifique et dans laquelle on serait bien mal inspiré de
ne pas reconnaître un certain nombre d'acquis), mais il s'agit bien de sortir les
sociétés musulmanes d' une situation difficile et grave.
Ce doit être d'abord de s'engager dans une vaste entreprise
d'éducation et de scolarisation. De grands efforts sont fournis aujourd'hui par des
associations de type caritatif, par des ONG, ou plus largement par des mouvements qui
fonctionnent sur le modèle des communautés de base sud-américaines, mais cela ne
saurait suffire. Il importe que cette réforme se présente comme une priorité pour les
Etats et qu'elle soit portée et défendue par une vraie volonté politique. On sait qu'il
n'en est rien aujourd'hui et que rien, dans ce qu'imposent le Fonds monétaire
international (FMI) ou la Banque mondiale (BM), ne fait de ce travail une priorité. Le
taux de scolarisation des femmes au Maghreb est aujourd'hui le plus bas au monde : c'est
une situation inadmissible du point de vue de l'islam. Une musulmane, comme un musulman, a
droit à l'instruction : c'est un droit inaliénable que doit respecter toute organisation
sociale.
La formation religieuse des femmes sera fonction de l'instruction de
base. Car si l'islam donne des droits à la femme, encore faut-il qu'elle puisse les
connaître pour pouvoir les défendre. Les beaux discours théoriques des hommes n'ont
jamais remédié aux fractures du quotidien des femmes. Ces dernières doivent avoir
accès aux différentes formations religieuses de façon à contribuer à abstraire
l'essence du message de l'islam des accidents de sa lecture campagnarde, traditionnelle ou
bédouine. Ce sera un moyen de faire face aux distorsions de cette lecture pour exiger que
l'on respecte les orientations de la Révélation et non pas les prétentions strictement
masculines de telle ou telle coutume, ou d'une quelconque "habitude" paternelle.
De plus en plus de femmes s'engagent aujourd'hui dans le sens de cette formation dans
l'ensemble des pays musulmans. Nous sommes loin encore de ce qui devrait être fait mais
les progrès, sans être spectaculaires, sont sensibles : ce travail en profondeur est
bien, déjà, une application de la sharî'a ; elle est progressive, pensée dans
le long terme et nourrie par la mémoire du chemin de la source. Avec les êtres
humains, pour le respect de leurs droits, sans jamais oublier Dieu.
Les femmes faisaient du commerce, participaient aux réunions, étaient
responsables du marché de Médine sous le calife Omar, s'engageaient dans la vie sociale,
au VIIème siècle... et l'on supposerait qu'une
"islamisation", en cette fin de XXème siècle, se
traduise par un retour définitif au foyer, à l'enfermement et à l'infantilisation. Par
quel travers d'esprit en est-on arrivé à dénaturer le message islamique en affirmant
vouloir le défendre ? Sans doute, comme nous l'avions suggéré plus haut, parce
qu'aujourd'hui on pense plus l'islam par opposition aux "dérives
occidentales" qu'en fonction de son essence propre (qui a certes des règles à
respecter mais qui n'a rien du repli réactif). Il faut donc revenir, sereinement
dirions-nous, à l'enseignement premier de l'islam et permettre aux femmes, à tous les
échelons de la vie sociale, de prendre une part active à la réalisation de la réforme
que nous appelons de nos vux. C'est ici le prolongement de la formation à laquelle
elles ont droit et qui doit leur permettre de gérer leurs affaires, de travailler, de
s'organiser, d'élire ou d'être élues sans que cela ne contrevienne à l'éthique
islamique ni à l'ordre des priorités. Les femmes doivent pouvoir jouer un rôle social
et si l'islam stipule de façon claire la priorité de la famille, cela n'a jamais voulu
dire que la femme ne peut sortir de cet espace : une priorité traduit l'idée d'une
hiérarchisation, non l'expression d'une exclusive. Le port du voile, en ce sens, ne
signifie pas un enfermement de la femme ; s'il est porté librement, il doit exprimer la
volonté de la présence morale et exigeante sur le plan de l'activité sociale. Il marque
une limite à proximité de laquelle l'homme comprend que la femme - a fortiori celle qui
est socialement active - est un être devant Dieu qui impose le respect de son intimité
avant toute inclination à la séduction par ses apparences.
Le débat sur le rôle de la femme entraîne dans son sillage une plus
large réflexion sur la modernité et ses enjeux. Est-il possible aujourd'hui de défendre
l'idée d'une présence morale des hommes et des femmes sur le champ de l'activité
sociale avec, de surcroît, une affirmation déterminée du rôle de la famille ? Est-il
possible d'affirmer que le fait de vouloir appréhender différemment le monde
contemporain, ou la vie dite moderne ne veut pas dire refuser le progrès ou le fait de la
modernité ? On doit reconnaître les avancées impressionnantes des sociétés
industrielles et l'on peut se réjouir des progrès réalisés aujourd'hui. On ne saurait
oublier pourtant de faire le compte de la dislocation du tissu social, de la crise
profonde des valeurs... du doute généralisé, au cur du confort, quant au sens de
la vie et à la réalité des repères. On ne saurait trop s'aveugler sur les
conséquences de cette vie "trop moderne" qui fait de la vitesse une valeur et
du sens une question accessoire. Par essence, la civilisation de l'Islam ne peut se
reconnaître dans cet étrange renversement des priorités ; par essence, elle mesurera
l'évolution des sociétés à l'aune de leur fidélité aux valeurs fondamentales en
privilégiant la qualité de la vie (sociale, spirituelle, morale) à la quantité de la
productivité et de la consommation. Des femmes aujourd'hui, de plus en plus nombreuses,
désirent participer à la construction d'une société nouvelle, mais ne veulent rien
renier de leur fidélité à l'islam. Elles défendent tout à la fois l'accès à la
modernité et les principes de leurs pratiques religieuses et culturelles. Elles sont
"modernes" sans être "occidentales". On reste souvent incrédules en
Occident devant l'expression de cet étrange "mixture" : cela paraît tellement
impossible. Les médias occidentaux renforcent ce réflexe dubitatif tant ils rapportent,
avec force publicité, les propos des femmes d'Algérie, d'Égypte ou du Bangladesh, qui,
opposées à "l'obscu-rantisme islamique", pensent "comme ici". Ainsi
donc, la qualité de ces femmes intellectuelles est d'abord d'avoir un discours qui est
accessible parce qu'il ressemble à la formulation employée en Europe ou aux Etats-Unis ;
elles représentent les forces progressistes parce qu'elles revendiquent le même
progrès, la même modernité que ceux de l'Occident. La logique ne souffre aucune
discussion : l'Occident, c'est le progrès ; qui parle la "langue occidentale"
est progressiste. Les conclusions sont lumineuses.
Elles sont surtout simplistes et dangereuses. Il ne s'agit pas ici d'un
simple impérialisme culturel mais, plus insidieusement, d'une sorte de dictature de la
pensée qui fixe et détermine le "penser juste" en se donnant les allures de
l'ouverture et de la liberté. On admettra la différence de croyance et le relativisme
culturel dans la mesure où l'écart confine au folklore, à l'exotisme, avec la
condescendance que l'on accorde aux belles coutumes, certes, mais tellement dépassées.
Il faudra faire le compte, un jour, de l'agression développée par ce genre d'attitude ;
il faudra prendre la mesure de la violence réelle que subissent les cultures
non-occidentales aujourd'hui.
L'islam met en péril cette hégémonie et les femmes musulmanes qui,
au nom de l'islam, demandent leur juste statut, leur libération, dans les
sociétés islamiques mettent le doigt, très exactement à l'endroit de la blessure. En
effet, on a peine à entendre aujourd'hui une intellectuelle voilée qui affirmerait son
engagement totalement autonome, ses revendications de femme en refusant de façon
déterminée le modèle occidental. Cette attitude est de plus en plus fréquente dans les
universités et, partout, du Maroc au Bangladesh, de la Norvège à l'Afrique du Sud, en
passant par l'Angleterre, la France et même l'Arabie Saoudite, on rencontre des
musulmanes qui exigent des sociétés où elles vivent une fidélité, un respect, une
application réelle des principes de l'islam. Contre les coutumes locales, contre les
traditions ancestrales, contre le patriarcat despotique, contre l'aliénation quotidienne,
elles sont persuadées que |